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Marée bleue sur les Bosses du 13

Le compte rendu de Jean-Luc Rolland


Ce dimanche 13 septembre 2009 se déroulait la 15ème édition des Bosses du 13. Profitant d’une météo radieuse, le Garlaban s’est déplacé en masse pour disputer le « championnat du monde » local.
Dès 7h00 du matin, pas moins de 2500 participants commencent à s’amasser dans les différents sas en attendant le départ qui sera donné depuis les facultés de Luminy. C’est désormais plus qu’une habitude, on retrouvait le gros du train bleu non loin de la ligne de départ. L’ambiance est bon enfant, tout le monde est content de se retrouver pour ce qui va certainement être la dernière épreuve de la saison. Les railleries et les pronostics vont bon train, tout le monde est impatient d’en découdre. La tension monte peu à peu, le troupeau devient beaucoup moins bruyant au fur et à mesure que l’heure fatidique approche.

Il est 8h00, c’est le départ ! Et quel départ... On se croirait presque dans les plaines d’Arizona au milieu d’un troupeau de bisons en fuite. Il faut jouer des coudes et de la pédale et redoubler de vigilance : ça déboule de tous les côtés! Du côté des bleus, pas trop de soucis pour l’instant, chacun arrive à se frayer un chemin jusqu’aux premières places. Je choisis de me rapprocher des bleus avec lesquels j’ai le plus de chance de rouler par la suite. J ’effectue donc la montée de la Gineste en compagnie de Gérard, Laurent, Patrick Espanet, Ludovic et Jérémy. Un peu haut, nos « vedettes » sont aux toutes premières places et ainsi, à la faveur de certains virages, j’aperçois Raymond, Jacques, Stéphane, Dédou, Le Blond, Bruno Z., Gégé et quelques autres...
Suite à mes déboires du week-end dernier dans le Ventoux, je n’étais pas des plus optimistes, d’autant que je ne suis absolument pas chaud et que j’ai besoin de plus de temps que la moyenne pour être opérationnel. Je suis agréablement surpris. Les jambes sont au rendez-vous, je monte bon train sans souffrance, sans essoufflement tout en restant au contact de la tête de course. Malheureusement, la première mauvaise nouvelle du jour arrive lorsque nous faisons la bascule au sommet de la Gineste : Dédou est arrêté sur le bord de la route, il vient de chuter. C’est fini pour lui. Nous sommes tristes pour lui car il était vraiment affûté et nous pensions tous qu’il ferait quelque chose de beau durant cette course...

C’est la descente vers Cassis, ça roule à bloc, chacun essayant de revenir sur le groupe le précédant. Arrive le col de Belle Fille. Je suis toujours en compagnie de mes 5 bleus. La montée se fait à un rythme qui me convient, je n’ai pas besoin de me « rentrer dedans ». Les autres bleus me semblent à l’aise également. Je commence à me dire que si j’encaisse bien le Grand Caunet, j’ai une chance de rester avec eux jusqu’à l’arrivée. Mais nous n’en sommes pas encore là... Nous basculons en direction de La Ciotat pour tirer à gauche vers Ceyreste. Pour une raison que j’ignore, la tension dans notre peloton monte d’un cran. Certains doublent en prenant des risques insensés, d’autres changent de direction brutalement. Peut-être les premiers effets de la fatigue, ou l’approche du 3 ème col de la journée...

Nous arrivons ainsi à Ceyreste. C’est le moment clé pour moi. Je mets du braquet pour faire descendre un peu le rythme cardiaque. C’est un endroit qui ne me réussit guère habituellement. A chaque fois que nous y passons à l’entrainement j’y laisse des plumes, surtout dans le premier tiers où le dénivelé est le plus important. Mais aujourd’hui, j’ai bon espoir, les jambes sont là et il y a 15 jours, pour la première fois de l’année, j’ai bien passé ce tronçon délicat.
Mais soudain, c’est le tournant de la course pour moi. Alors que je fais le nécessaire pour rejoindre les toutes premières places de notre groupe, Jérémy s’embronche avec un autre coureur puis un deuxième et ils percutent violemment le sol emportant avec eux tous ceux qui étaient immédiatement derrière eux, obligeant ainsi les autres à s’arrêter puis à slalomer entre les coureurs qui jonchent le sol. C’est fini pour moi. Les autres bleus me précédant sont passés à travers le carambolage. Je vois Laurent, Patrick et Gérard à 400 m devant moi. Je garde quand même espoir de les reprendre sur le faux-plat du Castelet ou encore dans la descente vers Cuges, alors je m’accroche. En me retournant, j’aperçois Ludovic qui, lui aussi, s’est retrouvé coincé dans le « bouchon ». Je monte au train, j’en garde un peu sous la pédale pour finir comme Raymond nous y habitue depuis de longs mois c'est-à-dire tomber deux dents sur le final de l’ascension tout en gardant la même cadence de pédalage. Les effets sont flagrants. Je reprends une quinzaine de coureurs un peu dans le rouge dans les derniers hectomètres. Arrive le fameux faux-plat. J’ai confiance, j’aperçois de nouveau mes petits bleus. Je me retrouve dans un petit groupe de quelques unités et je les encourage à prendre les relais pour revenir sur le groupe de devant. Malheureusement nous ne sommes que 2 à rouler et manifestement, le groupe de devant ne faiblit pas. Nous refaisons lentement notre retard. J’ai espoir qu’à la faveur du virage à gauche pour aller vers Cuges, ce groupe ralentisse un peu nous permettant ainsi de rentrer. Mon groupe ne collabore pas. Nous ne sommes que 2 à nous relayer. Les autres préfèrent se caler dans les roues. La descente vers Cuges se poursuit. Nous ne sommes qu’à quelques encablures de notre cible. Là encore, j’ai bon espoir de faire la jonction dans le village à la faveur d’un ralentissement. Ce n’est toujours pas le cas. Nous sortons de Cuges, j’ai peur de payer les efforts consentis depuis quelques kilomètres mais je mets tout ce que j’ai pour enfin rejoindre ce groupe de coureurs. Le petit « coup de cul » en direction de Gémenos arrive. Je me cale dans les roues pour récupérer un peu. Je sais trop que cette petite bosse peut-être fatale. Je l’attaque plein pot. Malgré cela, ceux qui ont profité de nos roues jusque là nous passent. J’arrive à accrocher les roues des plus rapides. La bascule arrive et nos efforts payent. Nous sommes à 50 mètres du peloton nous précédant. Je suis content, je sais que nous allons pouvoir rentrer dans la descente.

C’est le deuxième tournant de mon épopée. A la sortie du deuxième virage, deux coureurs se télescopent sur la droite de la route. A plus de 60km/h ils chutent fauchant, telle une lame de fond, les coureurs les précédant. C’est impressionnant. On dirait qu’une boule a percuté un jeu de quilles. Les débris volent, les cris de douleur fusent, un coureur glissant sur le côté manque de passer sous une voiture montant en sens inverse. J’ai à peine le temps de freiner, mes roues sont bloquées, je dérape sans perdre l’équilibre. J’ai la chance de me trouver au bon endroit, je ne percute personne et j’arrive à conserver ma trajectoire. Je me retrouve tout de même à l’arrêt. Nous mettons tous un peu de temps à relancer à la fois médusés par la violence du choc, la prise de conscience de ce à quoi nous avons échappé et l’idée de rebrousser chemin pour venir en aide aux accidentés. Il faut faire un choix. La course reprend le dessus. Alors que nous rentrons dans Gémenos, je vois Sylvain revenir à ma hauteur. Nous ne faisons que quelques hectomètres ensemble, juste le temps d’échanger quelques mots car il tourne à droite pour faire le grand parcours alors que je tourne à gauche pour faire le petit.

Je suis encore sous le choc. Nous remontons en direction du Col de l’Ange. Le parcours fait que nous repassons sur les lieux de l’accident mais en sens inverse cette fois-ci. Il y a beaucoup d’agitation. Des camions de pompiers de partout, des vélos sur les bas-côtés. L’organisation est au point, tous les accidentés sont pris en charge. La montée se poursuit, je n’ai plus la tête à la course mais je suis dans le rythme. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’étais « facile » mais je suis dans le tempo. Nous virons à droite pour grimper le col de l’Ange. Tout le monde monte au train, je grimpe sans difficulté. Je me permets même le luxe de basculer en tête. Fort des évènements précédents, je prends les devants et je reste dans les 3 premiers de mon groupe jusqu’à Cassis.

C’est le moment d’attaquer la Gineste en sens inverse cette fois-ci. Je suis dans le doute. Ces trois premiers kilomètres d’ascension sont les plus durs. Durs parce qu’ils sont la dernière difficulté du parcours, durs parce que les kilomètres passés commencent à peser, durs enfin car ils sont la mémoire de retours difficiles en d’autres temps… Mais je suis content car je suis encore bien, la sélection s’opérant dans mon groupe tourne à mon avantage, je fais partie du bon wagon. A tel point que l’espoir renaît quand, à l’abord du dernier virage avant Carpiagne, je vois le fameux groupe dans lequel se trouvaient mes petits bleus. Je me dis alors que, si je ne faiblis pas, je peux les reprendre dans la descente de la Gineste. Il n’en est rien. Ils descendent au moins aussi fort que moi et je paye les efforts consentis pour les rejoindre depuis 50 bornes. Je ne les reverrai qu’à l’arrivée.

Je fais malgré tout une belle descente. J’ai de bonnes sensations. Je me sens même pousser des ailes à la sortie du rond-point de Luminy. Je mets « tout à droite » et je m’emploie, comme si j’étais devant mon téléviseur en train de regarder une arrivée du tour de France, à distancer mes compagnons de route. Je me sens tellement efficace que j’ai l’impression de les avoir distancés. En me retournant pour contempler les dégâts, je réalise vite que les seuls dégâts causés sont ceux que j’ai infligés à mes jambes et à mon moral car tout le monde est bien rangé dans ma roue à guetter le moment pour me dépasser… J’arrive en tête à l’amorce des derniers 500m. Je sais déjà que je ne finirai pas au sprint. Il ne me reste plus qu’à espérer que mes poursuivants soient dans le même état que moi. Jouant la prudence je passe sur le petit plateau pour ne pas avoir de déconvenue sur les derniers mètres.

Au bout de 50 mètres, je réalise que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Mes 15 compagnons « d’échappée » me passent à quelques encablures de l’arrivée. Je rassemble en fait mes dernières forces pour arriver, dans un élan héroïque, à soulever mon bras droit en direction de ma femme et de mes enfants venus pour la première fois m’encourager sur une épreuve cycliste. Dans un état de demi-conscience, je croise le panneau d’affichage m’indiquant un peu plus de 2h40. Je suis heureux. Mes dernières bosses du 13, en 1998, avaient été bouclées en un peu plus de 3h30. Onze ans après, avec un an de vélo seulement, je gagne quasiment 1 heure sur le même parcours.

Sitôt la ligne passée, mes pensées fusent en plusieurs directions. Mon premier sentiment est négatif. Je n’y peux rien, je suis fait comme ça, j’ai la fâcheuse tendance à regarder toujours au-dessus. Je suis donc déçu de ne pas rentrer dans les 100. C’était mon objectif, j’en avais touché quelques mots à certains. Dans la foulée, j’ai pensé à tout le chemin parcouru depuis 3 ans. Ces trois années n’évoquent rien pour vous chers amis lecteurs mais pour moi ça veut dire beaucoup. J’ai pensé à mon père qui m’a offert « l’outil » de mon retour dans le monde des vivants : mon vélo ! J’ai pensé à Raymond qui, pour une raison que j’ignore, lui l’habitué des podiums et du haut niveau, m’a pris dès le départ sous son aile protectrice, n’a cessé de me motiver et de m’encourager avec une bienveillance paternaliste alors que je n’ai en rien l’étoffe d’un cycliste. J’ai pensé à la satisfaction du devoir accompli, j’ai pensé au maillot bleu, j’ai pensé à tous ceux qui n’ont pas ou plus la chance de se transcender.
Le hasard, si l’on y croit, m’a fait croiser la route d’un club exceptionnel parce qu’il est composé de gens exceptionnels. Cette exception ne réside pas dans la seule performance sportive mais bien dans les valeurs du sport. Les meilleurs côtoient les moins performants dans la plus grande simplicité, le tout dans une parfaite harmonie.
Une maxime prétend que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ». Je pense pouvoir affirmer aujourd’hui, au contraire, que tant qu’il y a de l’espoir il y a de la vie ! Longue vie au Garlaban !